JINUKUN : 20 Ans d’Engagement pour une Agriculture Paysanne Durable au Bénin
Introduction : L’Histoire d’un Engagement
Le 11 janvier 2003, dans un contexte marqué par les débats naissants sur les OGM et les inquiétudes croissantes concernant l’érosion de la biodiversité agricole en Afrique, un groupe de scientifiques et d’acteurs du développement actifs au Bénin décidaient de créer JINUKUN, le Réseau national pour une gestion durable des ressources génétiques.
Plus de deux décennies plus tard, JINUKUN s’est imposé comme un acteur incontournable de la défense de l’agriculture paysanne, de la conservation de la biodiversité et de la promotion de l’agro-écologie au Bénin et dans toute la sous-région ouest-africaine.
Le nom emblématique choisi par les fondateurs – JINUKUN, qui signifie “semence” dans plusieurs langues du Bénin – traduit de manière vivante l’objet et les préoccupations de l’organisation : protéger, valoriser et transmettre le patrimoine semencier, fondement de l’autonomie alimentaire et culturelle des peuples.
Cet article retrace l’histoire, les réalisations et les perspectives de JINUKUN, organisation qui incarne la résistance créative des communautés paysannes face aux menaces qui pèsent sur leur mode de vie et leur environnement.
Genèse : Pourquoi JINUKUN a-t-il Été Créé ?
Au tournant du millénaire, plusieurs phénomènes alarmants convergeaient en Afrique de l’Ouest :
1. L’offensive des OGM Les multinationales de la biotechnologie intensifiaient leurs efforts pour introduire les cultures génétiquement modifiées sur le continent africain, présenté comme le “dernier marché vierge”. Des essais en champ commençaient dans plusieurs pays, sans évaluation indépendante des risques et sans consultation réelle des populations concernées.
2. L’érosion de la biodiversité agricole Les variétés locales disparaissaient progressivement, remplacées par quelques variétés commerciales uniformes. Les savoirs paysans associés à la sélection et à la conservation des semences se perdaient avec le départ des anciens et l’exode rural des jeunes.
3. La marginalisation de l’agriculture familiale Les politiques agricoles nationales et les programmes des bailleurs de fonds privilégiaient l’agrobusiness et l’agriculture d’exportation, au détriment de l’agriculture familiale vivrière qui nourrit pourtant 80% de la population africaine.



4. Les nouvelles réglementations semencières Sous pression des organisations internationales, plusieurs pays africains s’apprêtaient à adopter des lois semencières calquées sur les modèles occidentaux, criminalisant de fait les pratiques traditionnelles d’échange et de reproduction de semences.
Face à ces menaces, un groupe de scientifiques béninois conscients des enjeux, issus de différentes disciplines (agronomie, biologie, sociologie, droit), décidait d’agir. Ils étaient rejoints par des acteurs du développement travaillant directement avec les communautés rurales.
Une Vision et une Mission Claires
Dès sa création, JINUKUN s’est doté d’une vision ambitieuse :
« Un Bénin agricole fondé sur une exploitation rationnelle, saine et durable de ses ressources génétiques, contribuant ainsi au bien-être économique et socioculturel de ses populations. »
Cette vision s’inscrit dans une perspective plus large, partagée pour l’ensemble du continent africain, où l’agriculture durable constitue un levier essentiel du développement.
La mission de JINUKUN découle logiquement de cette vision :
« Apporter, en étroite collaboration avec les paysans, les pêcheurs, les éleveurs, les chasseurs, les praticiens de la médecine africaine et les communautés locales, tous types d’appuis et de services susceptibles de contribuer à la promotion de l’utilisation durable des ressources biologiques du Bénin et de l’Afrique. »
Cette mission repose sur une approche participative, inclusive et respectueuse des savoirs locaux. JINUKUN ne se positionne pas comme un donneur de leçons ou un expert extérieur, mais comme un facilitateur, un partenaire qui met ses compétences au service des communautés.
Les Objectifs Opérationnels de JINUKUN
Pour concrétiser sa vision et sa mission, JINUKUN s’est fixé plusieurs objectifs opérationnels :
1. Faire mieux connaître la biodiversité dans une approche holistique JINUKUN adopte une vision globale de la biodiversité, qui ne se limite pas aux espèces sauvages protégées dans les aires protégées, mais englobe également la biodiversité agricole, les écosystèmes cultivés, les savoirs traditionnels associés et les pratiques culturelles liées à la nature.
2. Œuvrer pour l’adoption de pratiques contribuant à l’utilisation durable de la diversité biologique Au-delà de la sensibilisation, JINUKUN accompagne concrètement les acteurs de terrain dans l’adoption de pratiques agricoles, halieutiques, pastorales et forestières durables.
3. Développer des cursus de formation universitaire et para-universitaire de haut niveau JINUKUN contribue à la formation de la prochaine génération d’agronomes, de biologistes, d’écologues, capables de promouvoir des modèles de développement respectueux de l’environnement et des communautés locales.
4. Encadrer les jeunes chercheurs dans une approche pluridisciplinaire Les défis contemporains (changements climatiques, sécurité alimentaire, préservation de la biodiversité) nécessitent des approches transdisciplinaires. JINUKUN favorise la formation de chercheurs capables de travailler aux interfaces entre sciences naturelles, sciences sociales et savoirs traditionnels.
5. Accompagner les organisations socioprofessionnelles JINUKUN travaille directement avec les syndicats paysans, les coopératives de pêcheurs, les associations d’éleveurs, les groupements de praticiens de la médecine traditionnelle, pour renforcer leurs capacités d’organisation, de plaidoyer et d’action collective.
6. Promouvoir la collaboration et l’échange Entre chercheurs, ONG, associations de développement, organisations paysannes et autres acteurs socioprofessionnels, tant au Bénin qu’en Afrique et dans le reste du monde, JINUKUN tisse des réseaux de solidarité et d’échange d’expériences.
Réalisations Majeures : Deux Décennies d’Action
1. Les Cours Régionaux de Biosécurité (2007-2012)
L’une des contributions les plus significatives de JINUKUN à la protection du patrimoine génétique africain a été l’organisation, de 2007 à 2012, d’un cours régional annuel de biosécurité destiné à l’Afrique francophone.
Contenu de la formation : Le cours portait sur les fondements holistiques de l’évaluation et de la régulation du génie génétique et des organismes génétiquement modifiés en Afrique. Il ne se limitait pas aux aspects techniques mais embrassait les dimensions scientifiques, juridiques, éthiques, socio-économiques et politiques de la biosécurité.
Impact quantitatif :
- 97 personnes formées issues de 15 pays : Bénin, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, Centrafrique, Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire, France, Guinée-Bissau, Guinée Conakry, Mali, Niger, Sénégal, Tchad et Togo
- Environ 30 organisations ayant envoyé des participants ou des communicateurs, provenant de 7 pays : Algérie, Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Mali, Malaisie et Mexique
- Une trentaine de thématiques abordées chaque année
- Travaux pratiques de laboratoire et visites pédagogiques et touristiques
Impact qualitatif : Cette formation a créé un réseau francophone de cadres, de chercheurs, de décideurs et d’activistes capables d’évaluer de manière critique les projets d’introduction d’OGM dans leurs pays respectifs. Plusieurs participants occupent aujourd’hui des postes stratégiques dans leurs institutions (ministères, universités, agences de réglementation, organisations paysannes) et y défendent des positions éclairées sur la biosécurité.
2. Le Programme Agro-écologique
L’étude préliminaire : JINUKUN a conduit une étude approfondie sur les pratiques agro-écologiques au Bénin et dans la sous-région. Cette recherche a permis :
- D’inventorier les pratiques traditionnelles et innovantes existantes
- D’identifier les agriculteurs pionniers en matière d’agro-écologie
- D’évaluer les performances économiques et environnementales de ces pratiques
- De comprendre les facteurs limitants et les opportunités pour leur extension
Le site de Dieffa : Sur la base des résultats de cette étude, JINUKUN a mis en place un site de production, de recherche et d’expérimentation en agro-écologie à Dieffa, dans la commune de Sèmè-Kpodji.
Ce site remplit plusieurs fonctions :
- Centre de démonstration : Les agriculteurs, étudiants, décideurs peuvent y observer concrètement les résultats de l’agro-écologie
- Laboratoire à ciel ouvert : Diverses techniques sont testées et adaptées au contexte local
- Centre de formation : Des sessions pratiques y sont régulièrement organisées
- Lieu de conservation : De nombreuses variétés locales y sont multipliées et conservées
Le programme d’extension : JINUKUN a développé un programme ambitieux de soutien à l’extension de l’agriculture agro-écologique au Bénin et en Afrique, comprenant :
- La formation de formateurs
- L’accompagnement technique des agriculteurs
- La création de réseaux d’échange paysans
- La production de matériels pédagogiques
- Le plaidoyer auprès des décideurs
3. L’Étude Régionale sur les Semences
JINUKUN a coordonné une étude majeure sur les systèmes semenciers dans huit pays d’Afrique de l’Ouest : Bénin, Burkina Faso, Centrafrique, Congo, Côte d’Ivoire, Mali, Sénégal et Togo.
Cette recherche a permis de :
- Documenter la richesse et la diversité des semences paysannes
- Analyser les circuits d’échange traditionnels
- Identifier les menaces pesant sur les systèmes semenciers paysans
- Proposer des stratégies de protection et de valorisation
Les résultats de cette étude ont alimenté les réflexions et les actions de plaidoyer au niveau national et régional, notamment dans le cadre de la COPAGEN.
4. Les Ateliers de Sensibilisation à Travers le Bénin
JINUKUN a organisé des dizaines d’ateliers d’échanges, de sensibilisation et de formation dans presque toutes les régions du Bénin : Cotonou, Porto-Novo, Kpinou, Natitingou, Tanguiéta, Parakou, Banikoara.
Ces ateliers participatifs ont permis de :
- Toucher directement des milliers d’agriculteurs, d’éleveurs, de pêcheurs
- Recueillir leurs préoccupations et leurs savoirs
- Les informer sur les enjeux (OGM, biodiversité, changements climatiques)
- Renforcer leur capacité d’organisation et de plaidoyer
- Créer des dynamiques collectives locales
5. Les Conférences Publiques
JINUKUN organise régulièrement des conférences publiques sur des thèmes cruciaux pour l’avenir de l’agriculture africaine. Parmi les plus marquantes :
- “AGRA et l’avenir du système de production agricole familiale en Afrique” : Analyse critique de l’Alliance pour une Révolution Verte en Afrique et de son impact sur l’agriculture familiale
- “Les enjeux liés aux Organismes Génétiquement Modifiés” : Décryptage des promesses et des risques des OGM
- “Accaparement des terres : le cheval de Troie pour l’introduction des OGM et l’élimination de l’agriculture familiale en Afrique” : Liens entre concentration foncière et offensive OGM
- “Les moustiques transgéniques et l’éradication du paludisme dans le monde : réflexion critique” : Analyse des projets de lâcher de moustiques génétiquement modifiés en Afrique
- “Les conditions que la recherche scientifique doit satisfaire pour devenir un véritable appui au développement” : Réflexion sur le rôle et l’orientation de la recherche
- Forum régional sur “la dynamisation du commerce intra-régional des produits agricoles locaux et sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest” : Promotion des filières locales et de l’intégration régionale
Ces conférences attirent un public varié (universitaires, décideurs, journalistes, étudiants, société civile) et contribuent à élever le niveau du débat public sur ces questions stratégiques.
Un Réseau de Partenaires Solides
La force de JINUKUN réside aussi dans sa capacité à tisser et à entretenir des partenariats stratégiques aux niveaux local, national, régional et international.
Partenaires opérationnels :
- Coalition pour la Protection du Patrimoine Génétique Africain (COPAGEN) : JINUKUN est le point focal de cette coalition panafricaine au Bénin
- Synergie Paysanne : Syndicat paysan béninois
- Fédération des Unions de Producteurs du Bénin (FUPRO-Bénin) : Organisation faîtière des producteurs
- Plateforme Nationale des Organisations Paysannes et des Producteurs Agricoles (PNOPPA) : Espace de coordination nationale
- Groupement des Exploitants Agricoles (GEA) : Organisation d’agriculteurs
- Réseau Ouest Africain des Paysans et Producteurs Agricoles (ROPPA) : Réseau régional, via la COPAGEN
- Alliance pour un Code Foncier et Domanial consensuel et socialement juste : Coalition œuvrant pour une réforme foncière équitable
- Coalition de Veille OGM au Bénin : Espace de coordination de la société civile sur les questions d’OGM
- GRAIN : Organisation internationale de soutien aux petits agriculteurs
Partenaires techniques et financiers :
- Third World Network (TWN) : Réseau international d’ONG du Sud
- New Field Foundation : Fondation de soutien aux mouvements sociaux
- TOP Fund at Marin Community Foundation : Fonds philanthropique
- Palm Beach Community Service Center : Organisation de soutien communautaire
- HELVETAS Swiss Intercooperation : Organisation suisse de coopération au développement
Cette diversité de partenariats permet à JINUKUN de bénéficier d’expertises variées, de ressources complémentaires et d’une légitimité renforcée dans ses actions.
JINUKUN et la COPAGEN : Un Combat Panafricain
JINUKUN est le point focal au Bénin de la Coalition pour la Protection du Patrimoine Génétique Africain (COPAGEN), créée en 2002. Cette position stratégique permet à JINUKUN de :
- Connecter les luttes locales aux dynamiques régionales et continentales
- Bénéficier de l’expertise et des expériences d’organisations de toute l’Afrique
- Participer aux décisions stratégiques de la COPAGEN
- Relayer au niveau national les positions et les campagnes de la coalition
- Faire remonter les préoccupations des paysans béninois au niveau panafricain
La COPAGEN a remporté plusieurs victoires importantes dans le combat contre les OGM et pour la défense des droits des agriculteurs, auxquelles JINUKUN a contribué activement.
Défis et Perspectives d’Avenir
Après plus de vingt ans d’existence, JINUKUN fait face à de nouveaux défis mais aussi à de nouvelles opportunités :
Défis à relever :
1. Le financement Comme beaucoup d’organisations de la société civile, JINUKUN doit constamment rechercher des financements pour pérenniser ses actions. La dépendance vis-à-vis de bailleurs externes peut parfois limiter l’autonomie stratégique.
2. Le renouvellement générationnel Il est crucial d’attirer et de former une nouvelle génération de militants, de chercheurs et d’agriculteurs engagés pour la cause de l’agriculture paysanne et de la biodiversité.
3. L’amplification de l’impact Malgré des réalisations importantes, JINUKUN doit trouver les moyens d’amplifier son impact pour toucher encore plus d’agriculteurs et influencer davantage les politiques publiques.
4. L’adaptation aux nouveaux enjeux Les nouvelles biotechnologies (édition génomique, biologie synthétique), les impacts accélérés des changements climatiques, la digitalisation de l’agriculture posent de nouvelles questions auxquelles JINUKUN doit se préparer.
Perspectives encourageantes :
1. Une prise de conscience croissante De plus en plus de citoyens, de consommateurs, de décideurs prennent conscience des limites du modèle agricole industriel et s’intéressent aux alternatives portées par JINUKUN.
2. Les succès de l’agro-écologie Les résultats concrets obtenus sur le terrain par l’agro-écologie renforcent la crédibilité du discours de JINUKUN et attirent de nouveaux agriculteurs.
3. Les engagements internationaux La Décennie des Nations Unies pour l’agriculture familiale (2019-2028) et l’Agenda 2030 pour le développement durable créent un environnement international plus favorable à l’agriculture paysanne.
4. La solidarité internationale Les mouvements sociaux du monde entier (Via Campesina, Marche mondiale des femmes, mouvements pour la justice climatique) se mobilisent de plus en plus pour la souveraineté alimentaire et la préservation de la biodiversité, créant des opportunités d’alliances.
Témoignages : La Voix des Bénéficiaires
« Avant de travailler avec JINUKUN, je n’utilisais que les semences du commerce. Maintenant, je produis mes propres semences de maïs, de gombo, de tomate. Je ne dépends plus des boutiques et j’économise beaucoup d’argent. » — Monsieur Séraphin, agriculteur à Sèmè-Kpodji
« Grâce aux formations de JINUKUN, j’ai compris l’importance de nos variétés locales. J’ai retrouvé chez ma grand-mère des variétés d’igname qu’on ne voyait plus et je les ai multipliées. Aujourd’hui, je les vends plus cher que les variétés ordinaires. » — Madame Françoise, productrice à Parakou
« En tant que chercheur, participer au cours de biosécurité de JINUKUN a changé ma vision. J’ai compris que la science ne peut pas être neutre et que nous avons une responsabilité sociale. » — Dr. Kokou, agronome burkinabè
Conclusion : JINUKUN, Semence d’Espoir pour l’Agriculture Africaine
JINUKUN, dont le nom signifie “semence”, incarne lui-même une semence : celle d’un autre modèle de développement agricole, fondé sur le respect de la nature, la valorisation des savoirs paysans, l’autonomie des communautés et l’équité sociale.
Depuis plus de vingt ans, cette organisation béninoise trace un sillon profond dans le paysage agricole national et régional. Par ses actions de formation, de recherche, de sensibilisation, d’accompagnement de terrain et de plaidoyer politique, JINUKUN contribue à construire, pierre après pierre, semence après semence, les bases d’une agriculture véritablement durable.
Dans un contexte marqué par les changements climatiques, la perte de biodiversité, l’insécurité alimentaire et les inégalités croissantes, l’approche portée par JINUKUN n’est pas seulement souhaitable, elle est nécessaire. Elle représente une voie d’avenir crédible pour les millions de petits agriculteurs africains qui nourrissent le continent.
JINUKUN nous rappelle une vérité fondamentale : l’avenir de l’agriculture ne se joue pas dans les laboratoires de biotechnologie ou les sièges des multinationales, mais dans les champs des paysans, dans les savoirs accumulés au fil des générations, dans la diversité du vivant patiemment cultivée.
Comme une graine qu’on plante avec soin, qu’on arrose avec détermination, qu’on protège des prédateurs, JINUKUN continue de faire germer et de cultiver l’espoir d’un Bénin et d’une Afrique agricoles prospères, autonomes et durables.
Et cette semence d’espoir, nourrie par deux décennies d’engagement, commence à porter ses fruits.
