La Biodiversité Agricole au Bénin : Un Trésor à Préserver pour les Générations Futures
Introduction : Le Bénin, Hotspot de Biodiversité Méconnu
Le Bénin, petit pays d’Afrique de l’Ouest coincé entre le Togo, le Nigeria, le Burkina Faso et le Niger, recèle en son sein une richesse biologique extraordinaire souvent méconnue du grand public. Des forêts sacrées du sud aux savanes sahéliennes du nord, en passant par les zones humides côtières, le pays abrite une diversité d’écosystèmes remarquable. Mais c’est peut-être dans les champs cultivés, les jardins de case et les greniers des paysans que se cache le trésor le plus précieux : la biodiversité agricole, ou agrobiodiversité.
Cette biodiversité agricole, constituée de centaines de variétés locales de cultures vivrières, de légumes, de plantes médicinales et aromatiques, de races animales adaptées, représente le fruit de milliers d’années de sélection paysanne. Elle est le socle de la sécurité alimentaire, de la résilience face aux changements climatiques et de l’identité culturelle des communautés béninoises.
Pourtant, cette richesse est aujourd’hui menacée par de multiples facteurs : changements des modes de production, introduction de variétés commerciales standardisées, perte de savoirs traditionnels, changements climatiques. Face à ces défis, JINUKUN se mobilise depuis plus de deux décennies pour la conservation et la valorisation de ce patrimoine génétique irremplaçable.
Qu’est-ce que la Biodiversité Agricole ?
La biodiversité agricole, ou agrobiodiversité, désigne l’ensemble des ressources biologiques utilisées pour l’agriculture, l’élevage, la pêche et la foresterie. Elle comprend :
1. Les variétés cultivées et les races domestiques Des centaines de variétés locales de maïs, mil, sorgho, riz africain, igname, manioc, haricots, gombo, piment, tomate, etc., ainsi que des races de volailles, de petits ruminants et de bovins adaptées aux conditions locales.
2. Les espèces sauvages apparentées Des plantes et animaux sauvages génétiquement proches des espèces cultivées, qui constituent un réservoir génétique précieux pour l’amélioration variétale future.
3. Les organismes du sol Bactéries, champignons, vers de terre et autres micro-organismes qui participent à la fertilité des sols et à la santé des plantes.
4. Les pollinisateurs et auxiliaires Abeilles, papillons, coléoptères et autres insectes qui assurent la pollinisation des cultures et régulent naturellement les populations de ravageurs.
5. Les savoirs traditionnels associés Connaissances paysannes sur la sélection, la conservation, la culture et l’utilisation des ressources biologiques, transmises de génération en génération.
L’État de la Biodiversité Agricole au Bénin
Selon le Système d’information sur la biodiversité du Bénin (GBIF Bénin), des efforts significatifs ont été consentis depuis 2009 pour une meilleure connaissance et conservation de l’agrobiodiversité au pays. Ces travaux ont permis de dresser un état des lieux préoccupant mais aussi porteur d’espoir.
Les richesses encore présentes :
Le Bénin conserve encore une diversité remarquable de ressources génétiques agricoles :
- Plus de 50 variétés locales de maïs, adaptées aux différentes zones agro-écologiques
- Des dizaines de variétés d’igname, culture emblématique du pays
- Une trentaine de variétés de riz africain (Oryza glaberrima), particulièrement résilientes
- Des variétés uniques de légumes-feuilles traditionnels (amarante, morelle noire, crincrin)
- Des races locales de volailles et de petits ruminants particulièrement rustiques
Les menaces identifiées :
Parallèlement, plusieurs menaces pèsent sur cette biodiversité :
- L’érosion génétique : disparition progressive des variétés locales au profit de variétés commerciales
- La perte de savoirs : avec la migration des jeunes vers les villes, les connaissances traditionnelles se perdent
- Les changements climatiques : modification des saisons, sécheresses récurrentes qui fragilisent les systèmes agricoles traditionnels
- La pression foncière : réduction des espaces disponibles pour l’agriculture et les forêts sacrées qui conservent des espèces sauvages
- Les politiques agricoles inadaptées : promotion de modèles intensifs au détriment des pratiques paysannes conservatrices de biodiversité
Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Afrique perd sa diversité génétique végétale à un rythme alarmant, ce qui menace directement la sécurité alimentaire du continent. Des variétés de cultures de base telles que le sorgho, le millet, l’igname, le riz et le coton traditionnel sont particulièrement concernées.
Pourquoi Conserver la Biodiversité Agricole ?
La conservation de la biodiversité agricole n’est pas un luxe ou une nostalgie du passé. C’est une nécessité absolue pour plusieurs raisons :
1. La sécurité alimentaire Les variétés locales sont adaptées aux conditions environnementales spécifiques de chaque région. Elles résistent mieux aux stress (sécheresse, maladies, ravageurs) que les variétés commerciales. Dans un contexte de changements climatiques, cette résilience est vitale.
2. La nutrition Les variétés traditionnelles offrent souvent une valeur nutritionnelle supérieure aux variétés modernes. Les mils et sorghos locaux, par exemple, sont plus riches en minéraux et en protéines que les variétés améliorées. Les légumes-feuilles traditionnels sont des sources exceptionnelles de vitamines et de micronutriments essentiels pour lutter contre la malnutrition.
3. L’adaptation aux changements climatiques Face aux bouleversements climatiques, les variétés locales représentent un réservoir génétique indispensable. Certaines possèdent des gènes de tolérance à la sécheresse, aux températures élevées ou aux inondations qui pourront être mobilisés pour développer les cultures de demain.
4. L’autonomie des agriculteurs Les variétés locales peuvent être reproduites librement par les paysans, qui en conservent et échangent les semences. Cette autonomie semencière est un enjeu majeur de souveraineté alimentaire, face aux tentatives de privatisation du vivant par les multinationales.
5. La préservation culturelle Chaque variété locale est porteuse d’histoire, de culture et d’identité. Les ignames sacrées utilisées lors des cérémonies, les variétés de mil transmises de mère en fille, les haricots cultivés depuis des générations dans un village donné : toutes ces semences racontent l’histoire des peuples du Bénin.
6. Les services écosystémiques Une agriculture riche en biodiversité fournit de nombreux services : pollinisation, régulation des ravageurs, fertilité des sols, séquestration du carbone, préservation de la qualité de l’eau. Ces services, gratuits et renouvelables, sont essentiels au bon fonctionnement des agroécosystèmes.
L’Action de JINUKUN : Une Approche Holistique de la Conservation
Fidèle à sa vision d’un « Bénin agricole fondé sur une exploitation rationnelle, saine et durable de ses ressources génétiques », JINUKUN déploie depuis 2003 une stratégie globale de conservation et de valorisation de la biodiversité agricole.
1. La connaissance : inventorier pour mieux protéger
JINUKUN s’est engagé dans un vaste travail d’inventaire participatif de la biodiversité agricole. En collaboration avec les communautés locales, l’organisation recense les variétés cultivées, les espèces sauvages comestibles, les plantes médicinales et les savoirs associés dans différentes régions du Bénin.
Cette démarche ne se limite pas à une simple collecte de données. Elle vise à valoriser les connaissances paysannes, souvent ignorées ou méprisées par les institutions officielles, et à les documenter avant qu’elles ne disparaissent.
2. La conservation in situ : les paysans, premiers gardiens
La meilleure façon de conserver la biodiversité agricole est de maintenir les variétés vivantes dans les champs et les jardins des paysans : c’est la conservation in situ (sur place). JINUKUN soutient cette approche en :
- Encourageant les échanges de semences entre agriculteurs
- Organisant des foires de la biodiversité où chacun peut présenter ses variétés
- Accompagnant la création de banques de semences communautaires
- Valorisant économiquement les produits issus de variétés locales
3. La conservation ex situ : sécuriser le patrimoine génétique
En complément, JINUKUN participe à des initiatives de conservation ex situ (hors site), notamment à travers la multiplication et la conservation de semences dans des conditions sécurisées. Le site de Dieffa joue ici un rôle important comme centre de conservation dynamique.
4. La recherche participative
JINUKUN promeut une recherche agricole participative où paysans et scientifiques collaborent sur un pied d’égalité. Cette approche permet de :
- Identifier les variétés les plus performantes dans différents contextes
- Développer des techniques de sélection paysanne
- Adapter les pratiques culturales aux spécificités de chaque variété
- Créer de nouvelles variétés par croisements contrôlés tout en respectant les processus naturels
5. Le plaidoyer politique
JINUKUN, en tant que point focal de la Coalition pour la Protection du Patrimoine Génétique Africain (COPAGEN), mène un travail de plaidoyer auprès des autorités béninoises et des instances régionales pour :
- L’adoption de lois protégeant les droits des agriculteurs sur leurs semences
- Le soutien financier aux initiatives de conservation paysanne
- La reconnaissance des systèmes semenciers paysans à côté du système semencier formel
- La résistance aux pressions visant à imposer des réglementations semencières restrictives
Les Menaces Spécifiques : OGM et Biopiraterie


La biodiversité agricole béninoise fait face à deux menaces particulièrement insidieuses :
1. Les OGM (Organismes Génétiquement Modifiés)
Bien que le Bénin n’ait pas encore autorisé la culture commerciale d’OGM, les pressions sont constantes de la part de l’industrie biotechnologique. Les risques sont multiples :
- Contamination génétique des variétés locales par pollinisation croisée
- Dépendance économique vis-à-vis des multinationales détentrices des brevets
- Perte d’autonomie semencière des agriculteurs
- Impacts écologiques et sanitaires mal évalués
JINUKUN a organisé de nombreuses conférences publiques sur ce thème, notamment : « Les enjeux liés aux Organismes Génétiquement Modifiés » et « Accaparement des terres : le cheval de Troie pour l’introduction des OGM dans l’agriculture et l’élimination de l’agriculture familiale en Afrique ».
2. La biopiraterie
La biopiraterie désigne l’appropriation illégitime de ressources génétiques et de savoirs traditionnels par des entreprises ou des institutions de recherche, généralement du Nord. Des exemples célèbres incluent le brevetage de variétés de riz basmati, de curcuma ou de haricots ayacucho, tous issus de sélections paysannes millénaires.
Au Bénin, certaines plantes médicinales et variétés cultivées suscitent la convoitise. JINUKUN travaille avec les communautés locales pour documenter leurs droits coutumiers et prévenir toute tentative d’appropriation illégitime.
Les Partenariats : Une Approche Collective
JINUKUN ne travaille pas en vase clos. L’organisation s’appuie sur un réseau dense de partenaires opérationnels :
- Coalition pour la Protection du Patrimoine Génétique Africain (COPAGEN) : réseau panafricain de défense du patrimoine génétique
- Synergie Paysanne : syndicat paysan béninois
- FUPRO-Bénin et PNOPPA : fédérations d’organisations paysannes
- ROPPA : Réseau Ouest Africain des Paysans et Producteurs Agricoles
- GRAIN : organisation internationale de soutien aux petits agriculteurs
Cette approche collective permet de mutualiser les ressources, d’échanger les expériences et de peser davantage dans les négociations politiques.
Études de Cas : Réussites et Défis
Cas 1 : La renaissance du riz africain
Le riz africain (Oryza glaberrima), domestiqué en Afrique de l’Ouest il y a 3000 ans, a failli disparaître au profit du riz asiatique. Grâce aux efforts de conservation menés notamment par JINUKUN et ses partenaires, plusieurs variétés ont été préservées. Ces variétés présentent des caractéristiques exceptionnelles : résistance aux maladies, tolérance à la sécheresse, adaptation aux sols pauvres. Aujourd’hui, elles suscitent un regain d’intérêt de la part des agriculteurs confrontés aux aléas climatiques.
Cas 2 : Les foires de la biodiversité
JINUKUN organise régulièrement des foires où les paysans peuvent échanger leurs semences et présenter leurs variétés. Ces événements festifs sont l’occasion de redécouvrir des variétés oubliées, de transmettre des savoirs aux jeunes générations et de créer une dynamique collective positive autour de la conservation. Certaines variétés exposées lors de ces foires ont ensuite été multipliées et réintroduites dans plusieurs villages.
Cas 3 : Les jardins de case, refuges de biodiversité
Les jardins de case, espaces cultivés autour des habitations et gérés principalement par les femmes, sont de véritables conservatoires de biodiversité. JINUKUN a documenté la richesse extraordinaire de ces espaces : légumes-feuilles, plantes condimentaires, plantes médicinales, arbres fruitiers… L’organisation accompagne les femmes dans la valorisation de ces productions à travers la transformation et la commercialisation locale.
La Stratégie Nationale et les Engagements Internationaux
Le Bénin a adopté une Stratégie et un Plan d’Action pour la Biodiversité 2011-2020, qui reconnaît l’importance de la biodiversité agricole. Le pays est également signataire de plusieurs conventions internationales :
- La Convention sur la Diversité Biologique (CDB)
- Le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture
- Le Protocole de Nagoya sur l’accès aux ressources génétiques et le partage juste et équitable des avantages découlant de leur utilisation
JINUKUN participe activement à la mise en œuvre de ces engagements au niveau national, veillant à ce que les intérêts des communautés locales soient respectés et que les bénéfices issus de l’utilisation de leurs ressources et savoirs leur reviennent équitablement.
Perspectives d’Avenir
Pour assurer la conservation à long terme de la biodiversité agricole béninoise, plusieurs défis doivent être relevés :
1. Renforcer l’éducation Intégrer l’enseignement de la biodiversité agricole et de son importance dans les programmes scolaires, des écoles primaires aux universités.
2. Développer des marchés rémunérateurs Créer des filières de valorisation des produits issus de variétés locales (labels de qualité, circuits courts, transformation artisanale) pour inciter économiquement les agriculteurs à les maintenir.
3. Sécuriser les droits fonciers Protéger les terres agricoles familiales contre l’accaparement et garantir aux communautés locales la maîtrise de leurs ressources.
4. Renforcer les capacités de recherche Développer des programmes de recherche participative associant instituts scientifiques et organisations paysannes.
5. Mobiliser les jeunes Rendre l’agriculture attractive pour les jeunes en valorisant le métier de paysan-conservateur de biodiversité et en facilitant leur accès au foncier et aux ressources productives.
Conclusion : Un Patrimoine Vivant à Transmettre
La biodiversité agricole du Bénin n’est pas une relique du passé à conserver dans des musées ou des chambres froides. C’est un patrimoine vivant, en constante évolution, qui continue de s’adapter aux nouveaux défis grâce à la sélection paysanne.
JINUKUN, fidèle à son nom symbolique qui signifie “semence”, se positionne comme le gardien et le promoteur de ce trésor national. En travaillant main dans la main avec les paysans, les pêcheurs, les éleveurs et les praticiens de la médecine traditionnelle, l’organisation œuvre pour que les générations futures héritent d’une biodiversité riche et résiliente.
Car comme le dit un proverbe africain : « Un peuple qui ne connaît pas son passé ne peut construire son avenir ». Dans les greniers des paysans béninois, dans chaque graine conservée précieusement, c’est à la fois le passé et l’avenir qui se transmettent. Et JINUKUN veille à ce que cette transmission se poursuive, pour le bien-être des communautés et la santé de notre planète commune.
