OGM en Afrique : Pourquoi JINUKUN Dit Non aux Organismes Génétiquement Modifiés
Introduction : Un Débat Qui Divise le Continent
Le débat sur les Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) fait rage en Afrique depuis plus de deux décennies. D’un côté, les promoteurs de cette technologie promettent des rendements spectaculaires, une résistance accrue aux stress biotiques et abiotiques, et une solution miracle à la faim. De l’autre, des organisations comme JINUKUN, la COPAGEN et des milliers de paysans alertent sur les risques sanitaires, environnementaux, économiques et sociopolitiques liés à l’introduction de ces organismes sur le continent africain.
Au cœur de cette controverse, une question fondamentale : qui contrôle les semences, et donc l’alimentation de l’Afrique ? Les OGM représentent-ils une opportunité de développement ou le cheval de Troie d’une nouvelle forme de colonisation agricole ? JINUKUN, fort de son expérience et de son ancrage dans les réalités paysannes béninoises et africaines, a pris position : les OGM ne sont pas la solution aux défis agricoles du continent.
Cet article explore les enjeux liés aux OGM en Afrique et explique pourquoi JINUKUN s’oppose fermement à leur introduction, tout en proposant des alternatives crédibles et durables.
Que Sont les OGM ?
Un Organisme Génétiquement Modifié est un organisme (plante, animal, micro-organisme) dont le matériel génétique a été modifié par génie génétique d’une manière qui ne se produit pas naturellement par multiplication ou recombinaison naturelle.
Les principales cultures OGM commercialisées dans le monde sont :
- Le soja tolérant aux herbicides
- Le maïs résistant aux insectes (maïs Bt) ou tolérant aux herbicides
- Le coton Bt résistant aux insectes
- Le colza tolérant aux herbicides
En Afrique, c’est principalement le coton Bt et le maïs Bt qui font l’objet de pressions pour leur introduction. Plusieurs pays ont déjà autorisé leur culture (Afrique du Sud, Burkina Faso temporairement avant d’y renoncer, Nigeria), tandis que d’autres résistent encore.
Les Promesses Non Tenues des OGM
L’industrie biotechnologique promet depuis des années que les OGM vont révolutionner l’agriculture africaine. Examinons ces promesses à la lumière des faits :
Promesse n°1 : Des rendements spectaculaires
Réalité : Les études indépendantes montrent que les rendements des cultures OGM ne sont pas significativement supérieurs à ceux des variétés conventionnelles bien adaptées. Au Burkina Faso, le coton Bt a même montré des rendements inférieurs et une qualité de fibre dégradée, conduisant le pays à abandonner cette culture en 2016 après dix ans d’essais.
L’augmentation de productivité constatée dans certains cas s’explique davantage par l’ensemble du paquet technique (fertilisation, irrigation, mécanisation) que par le caractère génétiquement modifié de la semence.
Promesse n°2 : Réduction de l’usage des pesticides
Réalité : Après quelques années de culture, les ravageurs développent des résistances aux toxines Bt produites par les plantes OGM. Les agriculteurs doivent alors augmenter les doses de pesticides ou avoir recours à des produits encore plus toxiques. Aux États-Unis, berceau des OGM, l’utilisation d’herbicides a explosé avec l’apparition de “super mauvaises herbes” résistantes au glyphosate.
En Inde, l’exemple du coton Bt est édifiant : l’émergence de nouveaux ravageurs (comme la chenille légionnaire) a obligé les agriculteurs à pulvériser encore plus qu’avant.
Promesse n°3 : Solution à la faim
Réalité : La faim en Afrique n’est pas due à un manque de production, mais à des problèmes d’accès à la nourriture, de pauvreté, d’inégalités, de conflits et de mauvaise gouvernance. Augmenter la production de quelques cultures commerciales (maïs, coton) via les OGM ne résout en rien ces problèmes structurels. Au contraire, en renforçant les monopoles semenciers et en marginalisant l’agriculture familiale, les OGM risquent d’aggraver l’insécurité alimentaire.
Promesse n°4 : Adaptation aux changements climatiques
Réalité : Les entreprises biotechnologiques annoncent régulièrement le développement de plantes OGM tolérantes à la sécheresse ou aux sols salins. Mais après 30 ans de recherche et des milliards investis, aucune variété commerciale performante n’est disponible. Pendant ce temps, les sélectionneurs paysans et les programmes de sélection participative ont identifié et diffusé de nombreuses variétés traditionnelles parfaitement adaptées aux stress climatiques.
Les Risques Avérés et Potentiels des OGM
Au-delà des promesses non tenues, les OGM comportent de nombreux risques documentés ou potentiels :
1. Risques environnementaux
- Contamination génétique : Le pollen des plantes OGM peut féconder des plantes conventionnelles ou sauvages apparentées, entraînant une pollution génétique irréversible. Des cas de contamination ont été documentés dans le monde entier, y compris dans des régions où les OGM n’étaient pas censés être cultivés.
- Perte de biodiversité : L’introduction de quelques variétés OGM standardisées accélère l’érosion génétique en remplaçant les centaines de variétés locales adaptées aux différents terroirs. Cette uniformisation génétique fragilise les systèmes agricoles face aux maladies et aux changements climatiques.
- Impact sur les organismes non-cibles : Les toxines Bt produites par les plantes OGM peuvent affecter des insectes utiles comme les abeilles, les papillons, les coccinelles. Des études ont montré une mortalité accrue de ces organismes dans les champs de maïs Bt.
- Résistance des ravageurs : Comme avec les antibiotiques, l’usage massif de plantes produisant des toxines insecticides sélectionne des populations de ravageurs résistants, créant des “super-insectes” encore plus difficiles à combattre.
2. Risques sanitaires
Bien que l’industrie affirme que les OGM sont sans danger pour la santé humaine, plusieurs zones d’ombre persistent :
- Études indépendantes limitées : La majorité des études sur l’innocuité des OGM sont financées par l’industrie elle-même, créant un conflit d’intérêts manifeste. Les rares études indépendantes à long terme ont montré des effets préoccupants (inflammation, troubles hépatiques) chez les animaux de laboratoire.
- Allergénicité : L’introduction de nouveaux gènes peut créer de nouvelles protéines allergènes. Le cas du soja OGM a montré une augmentation des cas d’allergie dans certaines populations.
- Résistance aux antibiotiques : Certains OGM contiennent des gènes marqueurs de résistance aux antibiotiques, qui pourraient potentiellement se transférer à des bactéries pathogènes, aggravant le problème de l’antibiorésistance.
- Effets cocktail : Les OGM tolérants aux herbicides accumulent des résidus de glyphosate (classé “cancérigène probable” par l’OMS) en quantités bien supérieures aux plantes conventionnelles.
3. Risques économiques
- Dépendance vis-à-vis des multinationales : Les semences OGM sont protégées par des brevets. Les agriculteurs ne peuvent les reproduire librement et doivent les racheter chaque année, souvent accompagnées des herbicides correspondants. Cette dépendance crée un transfert financier massif du Sud vers le Nord.
- Coûts cachés : Le prix élevé des semences OGM, des intrants associés et des assurances nécessaires rend cette technologie inaccessible aux petits producteurs ou les endette dangereusement. En Inde, des dizaines de milliers de petits producteurs de coton Bt se sont suicidés, ruinés par les dettes contractées.
- Perte de marchés : De nombreux pays et consommateurs européens refusent les produits OGM. Les pays africains exportateurs risquent de perdre ces marchés rémunérateurs s’ils adoptent les OGM.
- Appropriation du vivant : Le brevetage du vivant par quelques multinationales (Bayer-Monsanto, Corteva, Syngenta-ChemChina) constitue une privatisation inacceptable de ce qui devrait rester un bien commun de l’humanité.
4. Risques sociopolitiques
- Accaparement foncier : Comme l’a souligné JINUKUN dans sa conférence “Accaparement des terres : le cheval de Troie pour l’introduction des OGM”, l’acquisition massive de terres par des investisseurs étrangers ou nationaux s’accompagne souvent de l’imposition de modèles agricoles industriels basés sur les OGM.
- Marginalisation de l’agriculture familiale : Le modèle OGM favorise la grande exploitation mécanisée au détriment de l’agriculture familiale, pourtant pilier de l’emploi rural et de la sécurité alimentaire en Afrique.
- Perte de souveraineté alimentaire : En confiant leur approvisionnement semencier à des multinationales étrangères, les pays africains perdent le contrôle sur leur alimentation, fondement de leur souveraineté nationale.
L’Expérience du Burkina Faso : Un Cas d’École
Le Burkina Faso offre un exemple éclairant des problèmes posés par les OGM en Afrique. Après avoir autorisé la culture de coton Bt en 2008, le pays a constaté :
- Une qualité de fibre dégradée : Le coton Bt burkinabè, reconnu mondialement pour sa qualité, a vu ses fibres raccourcir, entraînant une dévaluation sur les marchés internationaux.
- Des rendements décevants : Contrairement aux promesses, les rendements n’ont pas été à la hauteur des espérances.
- Des problèmes de contamination : Des cas de contamination du coton conventionnel par le coton Bt ont été rapportés, menaçant les filières biologiques.
Face à ces constats, le Burkina Faso a décidé en 2016 d’abandonner le coton Bt et de revenir aux variétés conventionnelles. Cette décision courageuse démontre qu’il est possible de résister aux pressions de l’industrie biotechnologique et de privilégier l’intérêt national.
Les Alternatives aux OGM : Les Solutions de JINUKUN
JINUKUN ne se contente pas de critiquer les OGM. L’organisation propose et met en œuvre des alternatives crédibles, durables et accessibles aux petits agriculteurs :
1. L’agro-écologie Comme détaillé dans le premier article, l’agro-écologie permet d’augmenter durablement la productivité en travaillant avec la nature plutôt que contre elle.
2. La sélection participative En associant paysans et chercheurs, il est possible de développer des variétés performantes adaptées aux conditions locales, sans recours au génie génétique. Ces programmes de sélection participative ont produit de nombreuses variétés de maïs, mil, sorgho, riz résistantes à la sécheresse ou aux maladies.
3. La conservation et l’utilisation de la biodiversité agricole Le patrimoine génétique africain, fruit de milliers d’années d’évolution et de sélection paysanne, recèle des trésors d’adaptation. La valorisation des variétés locales est une voie bien plus prometteuse que l’importation de technologies hasardeuses.
4. La gestion intégrée des ravageurs Des techniques comme les cultures associées, les plantes-pièges, l’usage de biopesticides naturels, permettent de contrôler efficacement les ravageurs sans recourir aux OGM ni aux pesticides chimiques.
5. L’agroforesterie L’intégration d’arbres dans les systèmes agricoles améliore la fertilité des sols, crée des microclimats favorables, diversifie les productions et augmente la résilience face aux aléas climatiques.
Le Combat de JINUKUN : Formation, Sensibilisation, Plaidoyer
JINUKUN mène un combat multiforme contre l’introduction des OGM en Afrique :
1. La formation à la biosécurité
De 2007 à 2012, JINUKUN a organisé annuellement un cours régional de biosécurité pour l’Afrique francophone, portant sur les fondements holistiques de l’évaluation et de la régulation du génie génétique et des OGM. Ces formations ont touché environ 97 personnes issues de 15 pays africains, formant ainsi une génération de cadres et de décideurs capables d’évaluer de manière critique les promesses de l’industrie biotechnologique.
Les thèmes abordés incluaient :
- Les bases scientifiques du génie génétique
- Les méthodes d’évaluation des risques
- Les cadres réglementaires internationaux (Protocole de Cartagena sur la biosécurité)
- Les aspects socio-économiques et éthiques
- Les alternatives aux OGM
- Les stratégies de plaidoyer
2. Les conférences publiques
JINUKUN organise régulièrement des conférences publiques pour informer les citoyens, les décideurs et les médias sur les enjeux liés aux OGM. Parmi les thèmes abordés :
- “Les enjeux liés aux Organismes Génétiquement Modifiés”
- “Accaparement des terres : le cheval de Troie pour l’introduction des OGM et l’élimination de l’agriculture familiale en Afrique”
- “Les moustiques transgéniques et l’éradication du paludisme : réflexion critique”
- “AGRA et l’avenir du système de production agricole familiale en Afrique”
Ces événements permettent de déconstruire les discours marketing des promoteurs d’OGM et d’éclairer le débat public.
3. Le plaidoyer politique
À travers son travail au sein de la COPAGEN et de la Coalition de Veille OGM au Bénin, JINUKUN :
- Participe aux consultations sur les projets de lois semencières
- Alerte les parlementaires sur les risques des OGM
- Mobilise la société civile contre les pressions de l’industrie biotechnologique
- Contribue à l’élaboration de cadres réglementaires stricts en matière de biosécurité
4. L’étude régionale sur les semences
JINUKUN a coordonné une étude régionale sur les systèmes semenciers dans huit pays d’Afrique de l’Ouest (Bénin, Burkina Faso, Centrafrique, Congo, Côte d’Ivoire, Mali, Sénégal, Togo). Cette recherche a documenté la richesse et la vitalité des systèmes semenciers paysans, démontrant qu’il existe des alternatives viables aux semences commerciales, qu’elles soient OGM ou non.
Le Rôle de la COPAGEN : Un Combat Panafricain
JINUKUN est le point focal au Bénin de la Coalition pour la Protection du Patrimoine Génétique Africain (COPAGEN), créée en 2002. Cette coalition regroupe des organisations paysannes, des ONG et des scientifiques de toute l’Afrique autour d’objectifs communs :
- Protéger le patrimoine génétique africain contre la biopiraterie et les OGM
- Défendre les droits des agriculteurs sur leurs semences
- Promouvoir l’agriculture familiale et l’agro-écologie
- Résister aux pressions visant à imposer des lois semencières restrictives
La COPAGEN a joué un rôle déterminant dans plusieurs victoires majeures :
- Le retrait du Burkina Faso du coton Bt
- Le blocage de projets de lois semencières favorables aux multinationales dans plusieurs pays
- La sensibilisation de l’opinion publique africaine aux enjeux des OGM
Les Pressions Internationales : Comprendre les Enjeux Géopolitiques
Pour comprendre la poussée des OGM en Afrique, il faut analyser les intérêts en jeu :
1. Les multinationales semencières Après saturation des marchés américain, brésilien et asiatique, l’Afrique représente le dernier “eldorado” pour l’industrie biotechnologique. Les multinationales investissent massivement en lobbying, recherche collaborative et programmes de “développement” pour ouvrir ce marché.
2. Les fondations philanthropiques Des organisations comme la Fondation Bill et Melinda Gates, à travers l’Alliance pour une Révolution Verte en Afrique (AGRA), promeuvent un modèle agricole basé sur les intrants chimiques et les semences commerciales (dont potentiellement les OGM), au détriment de l’agriculture familiale. JINUKUN a organisé une conférence sur ce sujet : “AGRA et l’avenir du système de production agricole familiale en Afrique”.





3. Les gouvernements occidentaux Les États-Unis notamment exercent des pressions diplomatiques et commerciales considérables pour que les pays africains acceptent les OGM, protégeant ainsi les intérêts de leurs multinationales agro-industrielles.
4. Les institutions internationales Certaines agences de développement conditionnent leurs aides à l’adoption de réformes favorables à l’agrobusiness, incluant l’assouplissement des régulations sur les OGM.
Vers un Bénin et une Afrique sans OGM
La vision de JINUKUN est claire : un Bénin et une Afrique agricoles fondés sur l’utilisation durable des ressources génétiques locales, l’autonomie paysanne et le respect de la nature. Cette vision est incompatible avec l’introduction des OGM.
Pour concrétiser cette vision, plusieurs actions sont nécessaires :
Au niveau national :
- Adoption d’un moratoire définitif sur les OGM
- Mise en place d’un cadre réglementaire strict en matière de biosécurité
- Soutien massif à l’agriculture familiale et agro-écologique
- Protection juridique des systèmes semenciers paysans
Au niveau régional :
- Harmonisation des positions des pays d’Afrique de l’Ouest sur les OGM
- Renforcement des capacités de la COPAGEN et des organisations paysannes
- Création de labels “sans OGM” pour protéger les marchés d’exportation
Au niveau international :
- Respect du principe de précaution inscrit dans le Protocole de Cartagena
- Reconnaissance des droits des agriculteurs (Traité international sur les ressources phytogénétiques)
- Régulation stricte des activités des multinationales semencières
Conclusion : Le Choix d’un Modèle de Développement
Le débat sur les OGM n’est pas seulement une question technique ou scientifique. C’est fondamentalement un choix de société et de modèle de développement.
D’un côté, le modèle OGM : agriculture industrielle, dépendance technologique, concentration du pouvoir entre les mains de quelques multinationales, uniformisation génétique, externalisation des coûts environnementaux et sociaux.
De l’autre, le modèle défendu par JINUKUN : agriculture familiale diversifiée, autonomie paysanne, valorisation des ressources locales, respect de la nature, équité sociale, souveraineté alimentaire.
Pour JINUKUN, le choix est évident. Et l’organisation continuera à se battre, aux côtés des paysans béninois et africains, pour que le patrimoine génétique du continent reste entre les mains de ceux qui l’ont créé, préservé et enrichi depuis des millénaires : les communautés paysannes.
Comme le souligne l’organisation GRAIN, partenaire de JINUKUN : “L’Afrique n’a pas besoin des OGM. Elle a besoin d’une agriculture qui respecte ses paysans, sa biodiversité et ses écosystèmes.”
JINUKUN porte cette conviction et œuvre chaque jour pour la concrétiser.
